Le marathon de New York est un film. Une super production bien gaulée qui commence par l’hymne US. Nous sommes à Staten Island, au pied du Verrazano bridge. Il n’y a pas un nuage, il fait 8 degrés, c’est parfait pour courir. Autour de moi, les 15.000 personnes de la deuxième vague de départ, coincées sur un terre-plein géant entre les péages du pont et la ligne de départ. Une chanteuse qu’on ne voit pas entonne le Star Spangled Banner. Tout le monde s’arrête. De s’étirer, de parler (français, souvent), de se prendre en photo dans les bras d’un policier new-yorkais. Déjà t’as les chocottes, ça fait des mois que tu prépares ce truc et, fort d’un sixième sens incroyable, tu sens que ça approche. En plus tes voisins ont la chair de poule et c’est contagieux. Coup de feu pour lancer le défilé et dans la foulée Franck Sinatra qui s’époumone: “I want to be a part of it: New York, New York“. Là t’as clairement les larmes aux yeux, les genoux qui dansent la Macarena et les images du but de Trézéguet contre les Italiens qui défilent dans la tête.
Kilomètre 0: C’est parti sur le Verrazano. Soit l’une des pires côtes du parcours pour commencer. Le Verrazano, c’est le mythe, c’est la bande-annonce. Au JT de 20 heures quand Delahousse et Chazal te balanceront un off du marathon de Niou Yorque entre un sujet sur le ballet de Saint-Pétersbourg et la météo, c’est le Verrazano vu de haut qui va te nettoyer la rétine. Au-dessus de nous un hélico fait des images pour Delahousse et Chazal.
Kilomètre 3: C’est à la descente du pont que l’intrigue du film se dessine. Des new-yorkais partout, des pancartes dans tous les sens, des cris sans arrêt: bienvenue à Brooklyn. Les Américains ont ce truc incroyable qui veut qu’une grosse mama black de Brooklyn, qui n’a rien à voir avec l’organisation et qui n’a probablement jamais couru le moindre 5k, prépare un saladier entier de bananes coupés en morceau pour rassasier des runners, y compris le petit bourgeois blanc qui ne connaît de Brooklyn que Williamsburg et ses groupes de rock et encore, près de Bedford. Pour remercier la mama en question, souvent le runner se déguise.
Kilomètre 7: Là on est au tout début de la course. Le poulet fait le malin mais il finira en 06h08. Le pompier fait le malin mais il finira en 05h33. Alors que le vieux monsieur probablement hollandais entre les deux va les éclater en 05h12. Le marathon écrase les rigolos et récompense les besogneux. Le marathon est un plan de rigueur.
Kilomètre 15: Les coureurs ne sont que des figurants. Même les champions. Qui se souvient du nom d’un vainqueur du marathon de New York ? D’ailleurs cette année, le vainqueur est Kényan et s’appelle Mutai et son dauphin est Kényan et s’appelle Mutai… Et même pas frères. Non, la star, c’est le public, les orchestres au bord du parcours, le nobody ou la girl next door qui brandit sa pancarte. A Williamsburg où on vient de rentrer, et tout au long du parcours, notre ami new-yorkais est inventif et sa pancarte nous rappelle que l’humour se conjugue aussi à l’Américain même si, bon, quand même, à choisir on aimerait bien voir ce que ça donne les pancartes au marathon de Londres… Dans le public, quatre bras s’agitent pour moi alors je souris et j’accélère la foulée #beaugosse.
Kilomètre 25: C’est le Queensboro bridge pour rejoindre Manhattan. On ne l’apprend pas assez à l’école mais le Queensboro bridge mesure 2,3 kilomètres dont 80% en montée. Le Queensboro bridge, c’est le grand tronçon de pavés de Paris Roubaix, le début du quatrième set à Rolland Garros, les Pyrénées dans le tour de France, c’est le moment où tu comprends que tu vas en chier à en regretter d’être né. On court sous les rails de trois lignes de métro, il fait sombre, beaucoup de coureurs se mettent à marcher pour la premières fois, certains s’arrêtent pour s’étirer, un mec retire ses pompes. Moi je viens de comprendre un truc que je n’oublierai jamais: un marathon c’est pas deux semi-marathon, c’est une autre langue avec un autre alphabet, une autre syntaxe, plein de sons impossible à prononcer et pas de sous-titre. Un marathon c’est Arte, cinq heures d’affilée.
Kilomètre 27: “Quitting is not an option” comme le proclame le maillot de certains runners. Mais l’air de rien, j’y réfléchis. Un petit diable, dans ma tête, commence son lobbying. Et ça, ça n’était pas au programme. Je me dis que je suis un vrai con d’avoir dit à tout le monde que j’allais courir le marathon. J’aurais dû la jouer low-profile, comme ça je pourrais abandonner tranquilou, prendre un taxi, rentrer chez moi, reprendre une vie normale à base de bons petits plats, de petits cafés tranquilles, de petites blagues rigolotes. Je pourrais lire les tweets de @koliaDelessale ou revoir les plus beaux coups francs de Pauletta. Une vie provinciale et ouatée, Washington quoi.
Kilomètre 30: Justement, un mec avec un maillot du PSG court juste devant moi. Au bout de quelques minutes, il arrête de courir, comme s’il avait décidé d’abandonner. Je lui tape dans le dos en lui criant “allez PSG, allez“. Un photographe de l’organisation me voit et me mitraille, persuadé d’avoir trouvé la mère Thérésa du marathon, un GI modèle pas du genre à laisser tomber un frère blessé sur le champs de bataille. Non mec, désolé, juste un ancien abonné au Parc “où tu es nous sommes, tu ne seras jamais seul car nous deux c’est pour la vie“. Des mères Thérésa, il y en a: les guides en jersey jaune fluo qui encadrent par deux chaque coureur aveugle, chaque handicapé en chaise roulante.
Kilomètre 36: arrivée à Central Park. On m’a expliqué 100 fois que “Central Park c’est l’horreur, tu crois que t’es arrivé et en fait il te reste 6 kms“. Et en fait Central Park c’est l’horreur, tu crois que t’es arrivé et en fait il te reste 6 kms. Je ne verrai plus jamais ce park de la même façon. Tu ne le savais pas mais tout est vallonné dans Central Park. Le première montée me flingue. Je me dis “c’est bon, après y a une descente“. Et la descente c’est pire. Je me dis “vivement la montée, si y a encore une descente je me jette contre un arbre“. Je cours comme je peux. Ma jambe droite est quasi parfaitement tendue. Pour ne pas qu’elle bute par terre, je lui fais faire un demi cercle en l’air. Parfois je me demande comment je vais faire pour enjamber la peau de banane, la bouteille d’eau ou même le gobelet Gatorade écrasé qui se présentent devant moi. Un faux geste du bras déséquilibre tout mon corps. Je me dis que je n’ai plus aucune influence sur mon corps. Que la seule chose sur laquelle je peux me concentrer c’est de ne pas tomber, de ne pas faire d’erreur. Mon genou droit est une centrale nucléaire qui balance un coup de jus dans le bas de ma cuisse à chaque fois que je pose mon pied par terre. Je sais ce que c’est d’avoir 85 ans et c’est moche. Je me dis qu’un marathon pourrait faire 38 km. Il n’en serait pas moins mythique, ça n’offusquerait personne, personne n’irait occuper la Défense ou Wall Street si un marathon faisait 38 km. Et moi je serais arrivé. Putain de Grecs.
Kilomètre 42,195: Dans ma tête, je suis persuadé que je vais m’écrouler sur la ligne d’arrivée. Je pense aux bénévoles qui vont me relever et me transporter sur une chaise roulante jusqu’à une tente de la croix rouge locale. J’en suis convaincu. Je me demande s’il va falloir que je paye quelque chose. Au moment fatidique, rien de tout ça. Je mobilise toutes mes forces pour ne pas pleurer mais j’en chiale une quand même. Ma voisine éclate en sanglot. Tout le monde est super content d’être un “finisher”. Moi je suis super heureux d’être un finisher. Et d’être aussi, un peu plus qu’il y a 04h52, un New yorker. “New York, New York, I want to wake up in a city that never sleeps, And find I’m a number one, top of the list, King of the hill, a number one“.

sympa le recit, bravo pour ta course et bonne récup
Félicitations!! J’ai connu les mêmes difficultés pour terminer mon premier (tendinites aux deux genoux, 4h32). Je courais façon Forrest Gump avec ses armatures aux jambes…J’ai mis deux semaines à m’en remettre. Et trois mois sans course pour me soigner définitivement.
L’important était de terminer, et çà, ça n’a pas de prix!
À quand le prochain ? On se croisera peut-être !
Je me reconnais bien dans le coté Forest Gump. Ca me parle. Le prochain, je ne sais pas. Peut-être Paris et certainement la loterie du prochain NYC. Mais je veux d’abord soigner ce syndrome de l’essuie-glace pour ne pas revivire la même galère.
Salut et merci pour ton récit, très agréable à lire.
En fait si le marathon fait 42,195 km on le doit à la famille royale britannique qui a voulu, pour les JO de 1908, que le marathon démarre devant le château de Windsor et finisse dans le stade olympique. Pour les premiers JO modernes, la distance était de 40 km.
C’est donc à eux qu’on doit ces 2 km supplémentaires
J’ai fait mon 1er marathon il y a 10 jours et ça ne m’aurait pas dérangé qu’il fasse 38 km, en effet…
Merci pour la précision. Ca m’étonne pas que ce soit de la faute des Anglais, ilf aut toujours qu’il la ramène…
Merci ! A l’exception du décor, je suppose que tous les primo-marathoniens se reconnaitront dans ta description. Ah cette fin qui n en finit pas, ces km qui deviennent des miles, ces pensées que l on invoque pour tenir le coup. Et si c etait une question de vie ou de mort? Alors je finirais sans doute. Eh ben alors finis! Masque de la.souffrance. je fais quoi ici au juste? En quête de quoi? Rappelez-moi de plus jamais me où l idee me reprendrait
C’est très bien dit, j’ai vécu la scène que tu racontes…
Très beau récit. Le premier marathon a un goût particulier qu’on n’oublie pas…
Pour le syndrome de l’essuie-glace (que je connais bien), étirements et semelles sont mes amis pour la vie.
Rhoooo.Ooooo. ….MERCI MERCI MERCI!!!!
Pas le moral, je tombe par hasard sur ton blog…(en tapant cornichon….Lol! ) et je me tape une tranche de rires énorme!!!!! Jolie écriture, j’adhère! Ça m’a reboosté d’un coup d’un seul! Et j’ai retrouvé mes baskets rapido!!! Au plaisir de te lire à nouveau.
Cathy